Hildegarde de Bingen fonda deux monastères : le monastère du Rupertsberg près de Bingen ainsi que le monastère d’Eibingen, non loin de Ruedesheim. Une dame de haute naissance, Marka de Ruedesheim, avait financé la construction à cet endroit, d’un double monastère augustin, malheureusement déjà déserté en 1165, dans la tourmente de la guerre menée par l’empereur Barberousse. La prospérité grandissante du couvent du Rupertsberg conduit Hildegarde à acquérir, en 1165, les bâtiments endommagés. Elle entreprend leur restauration pour y installer 30 religieuses Bénédictines et, de son monastère du Rupertsberg, se rend elle-même, deux fois par semaine, en traversant le Rhin, dans sa nouvelle communauté. Le 22 avril 1219, plus ou moins quarante ans après la mort d’Hildegarde, le pape Honorius III place le monastère d’Eibingen sous sa protection. Les droits de tutelle que la « Magistra » – maîtresse – du Rupertsberg exerce sur la deuxième fondation sont fixés pour la première fois dans une charte datée du 28 novembre 1268.

D’après la liste des abbesses d’Eibingen – nommées au début « Magistra » – « maîtresse » – Benigna de Algesheim en porta le titre et la charge 44 ans durant (1373-1417) – plus longtemps encore qu’Hildegarde elle-même. Les religieuses du monastère d’Eibingen étaient en partie, issues de la bourgeoisie. A la fin du 15ième siècle et au fil du siècle suivant vont surgir des tensions entre le « Kurmainz » – siège épiscopal des Princes-Electeurs de Mayence – et le « Pfalz » – Palatinat, Comtes Palatins – qui se feront ressentir jusque dans le couvent. Aux alentours de 1505, sous l’archevêque de Mayence Jakob von Liebenstein, a lieu une réforme du couvent d’Eibingen. Cette mesure, néanmoins, ne réussira pas à en retarder son déclin. En 1575, ne vivent plus au monastère d’Eibingen que trois sœurs qui, suivant l’instruction de l’archevêque Daniel Brendel von Homburg, vont partir s’installer à proximité dans l’abbaye de Cisterciennes de Marienhausen. C’est ainsi qu’Eibingen pourra, pendant de longues années, servir de gîte aux sœurs Augustines de Saint-Pierre près de Kreuznach, qui fuyaient la vague déferlante de la Réforme. Après des négociations de longue haleine, la fille d’un baron, Cunigundis von Dehrn, abbesse du Rupertsberg obtient la restitution, garantie par une charte en bonne et due forme du monastère d’Eibingen et de ses biens. De là vient le titre, usuel depuis 1603, d’ »Abbesse de Rupertsberg et de Eibingen ». Lors de la Guerre de Trente Ans, le monastère de Rupertsberg est détruit en 1632 par les Suédois qui y mettent le feu. Via Cologne, les religieuses arrivent avec les reliques d’Hildegarde au monastère d’Eibingen, en 1636, où règnent misère et pénuries. Les pillages des troupes mercenaires vont les obliger par la suite à fuir vers Mayence. Ce n’est qu’à la fin de l’année 1641 qu’elles rentreront. Anna Lerch von Dirmstein, dernière abbesse de Rupertsberg ne resta à Eibingen qu’une période assez courte. Elle dut quitter son poste en 1642. Sous la direction de la jeune abbesse Magdalena Ursula von Sickingen, le monastère connaît une période florissante. La vie monastique alternant prières et travail renaît. L’été 1666, l’abbesse Magdalena meurt de la peste, à l’âge de 52 ans.

Son blason décore encore aujourd’hui le chambranle de la porte donnant sur la cour intérieure de l’église paroissiale d’Eibingen.

En quelques années, la situation économique du monastère d’Eibingen s’est développée et consolidée à un tel point que d’importants projets de construction sont envisagés et réalisés. La rénovation des bâtiments, vraisemblablement disposés en carré, se déroule en trois étapes. De 1681 à 1683, sous la direction de l’architecte Giovanni Angelo Barello, l’église et l’aile ouest vont être entièrement restaurées. D’après une lettre d’indulgence émise par le pape Clément XI en 1701, l’église dédiée à Saint Rupert et Hildegarde possédait sept autels. En 1709, sous l’instigation du couvent d’Eibingen, est imprimé chez Johann Mayren un petit livre de dévotion : « Recueil des plus nobles reliques …  ainsi conservées avec dilection et vénérées au couvent « Hoch-Adelichen Jungfrau-Closter » à Eibingen dans le Rheingau … » Cette année-là, on dresse une croix « A la Gloire de Dieu et pour les défunts » qui se trouve aujourd’hui dans l’ancien cimetière de l’église. Les visites de l’église du monastère augmentèrent mais ne purent cependant en faire un lieu de pèlerinage autonome à Eibingen. Les pèlerins qui, le matin, se rendaient à Marienthal ou à Nothgottes venaient juste s’y recueillir sur le chemin du retour, plus particulièrement le 8 septembre lorsqu’on célébrait la naissance de la Vierge Marie.

Le 21 février 1737 débute la démolition de l’aile est. L’architecte de Mayence, Johann Valentin Thoman dessinent les plans de la nouvelle bâtisse. La pose solennelle de la première pierre a lieu le 21 mars, fête de Saint Benoît, les murs porteurs datant de l’époque d’Hildegarde sont incorporés à la construction. Le 8 novembre, les charpentiers ont terminé l’assemblage des poutres du toit qui sera recouvert d’ardoises en octobre 1738. L’aile sud ainsi que les écuries, les étables et la grange vont être construites progressivement entre 1746 et 1752. Une estampe du Prieur Joseph Otto (1763 – 1788) nous permet de découvrir l’ancien aspect du monastère d’Eibingen.

Au cours des huit années où le monastère est dirigé par Maria Hildegard von Rodenhausen (1780 – 1788), s’accroît l’influence d’un nouveau courant de pensée : le « siècle des Lumières ». Sous l’Electeur Friedrich Karl Joseph von Erthal, il était prévu de convertir le monastère d’Eibingen en un home séculier pour dames de haute noblesse. Ce dessein provoque la vive controverse des religieuses. En 1789, lorsque la Révolution française éclate, les archives du monastère sont, par précaution, transportées à Alzey où elles seront gardées jusqu’en 1798. La perte des biens sur la rive gauche du Rhin va cependant porter préjudice à la situation économique de même que la pensée de l’époque va sensiblement roder la vie monastique. En 1802, le monastère est fermé et évacué sous décret du gouvernement de Nassau en 1814. Les autorités transforment l’aile est en un arsenal, l’église en un dépôt d’armes. La bâtisse va perdre sa forme carrée en 1817 lorsque les ailes sud et ouest seront démolies. En 1831, le reste des bâtiments sera racheté par la commune d’Eibingen. L’ancienne église du monastère servira alors d’église paroissiale, remplaçant l’église du village vétuste et délabrée. Cette dernière dédiée à Saint Jean Baptiste donnera son nom à la nouvelle église paroissiale. En 1857, le curé de la paroisse, Ludwig Schneider, réussit à prouver l’authenticité des reliques d’Hildegarde.

 

Dr. Werner Lauter