Celui qui suit les traces d’Hildegarde ne découvrira les derniers vestiges authentiques de son premier monastère qu’en se libérant de deux notions aliénantes. L’endroit de son monastère s’appelle, depuis le 19ème siècle, « Bingerbrück » et ce qu’il en reste – cinq arcades de l’église – font partie aujourd’hui du bâtiment d’exposition de la Firme Würth. Ces cinq arcades nous font néanmoins remonter au 12ème siècle. Entre 1147 et 1151, Hildegarde quitte le Disibodenberg et fonde son premier monastère à l’endroit même où Saint Rupertus fut inhumé. Le rédacteur de sa « Vie » – biographie – raconte : « Le lieu où la Nahe se jette dans le Rhin fut désigné à Hildegarde par l’Esprit Saint, à savoir la colline qui avait été antérieurement baptisée du nom de son confesseur Rupertus. » Nous possédons très peu de détails sur la construction même du monastère du Rupertsberg.

rupertsberg_3Quelques notations et représentations picturales disséminées ont permis de reconstituer approximativement la disposition des bâtiments. L’église du monastère, consacrée en 1152 par l’archevêque Henri de Mayence, se trouvait au centre. C’était une église à trois nefs dont on a établi les mesures suivantes : une longueur de 30 mètres avec une largeur de 7 mètres pour la nef centrale et de 4,35 mètres pour les nefs latérales. Côté est, face à la Nahe, on pouvait apercevoir le chœur à l’abside semi-circulaire couronnée d’un pignon. La nef centrale était flanquée de deux larges tours. L’église n’avait pas de transept. Les tours abritaient respectivement les chevets des nefs latérales.

Des documents font mention d’une crypte voûtée où étaient gardées les reliques de Saint Rupert, éponyme du monastère, et celles de sa mère Berthe. Elle servira également de sépulture à Sainte Hildegarde. La crypte se trouvait, comme dans toute église, sous le chœur et son autel. Une estampe de Meissner, réalisée vers 1620, 12 ans avant la destruction du monastère par les Suédois, montre l’église entourée de nombreux bâtiments d’habitation, de dépendances de la ferme et leurs toits, suspendus à différentes hauteurs. Tout le domaine du monastère était entouré d’un mur d’enceinte. Quant à l’agencement des différents bâtiments on pourrait le définir comme suit : De la nef latérale sud, en descendant quelques marches, on accédait au cloître. Tout autour du cloître se trouvait la demeure du prélat, le bâtiment du couvent, le « dormitorium » – dortoir – la salle capitulaire et l’école du monastère. Au sud-ouest du cloître se trouvaient le cimetière et la chapelle Saint-Michel. Des chartes dévoilent l’existence, sur le site, d’autres dépendances comme la « Sommerhaus »– le pavillon d’été – le prieuré avec le « Patersgarten » – le « Jardin du Père » – et l’hospice. On y apercevait également le jardin du couvent dont 2 arpents étaient réservés aux vignobles ainsi que les bâtiments de la ferme et celui des domestiques. Partant de ces bâtiments situés à l’intérieur de l’enceinte du monastère, on pouvait rejoindre la métairie en franchissant un portail en direction de Weiler. La chapelle Saint-Nicolas était intégrée dans le mur d’enceinte et donc accessible des deux côtés, et près de cette chapelle se trouvait la porte du monastère et sa conciergerie.

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Le monastère d’Hildegarde sur le Rupertsberg n’était pas vraiment un complexe représentatif, basé sur une idée architectonique bien définie. La description de Wibert de Gembloux, datant de 1177, semble correspondre assez bien à la réalité : « Ce monastère fut fondé non pas par un empereur ou un évêque, un homme puissant ou riche de ce monde mais par une femme faible et pauvre venue s’installer dans la région. En peu de temps, en 27 ans, l’esprit monastique comme les constructions extérieures ont pris une telle expansion que ces bâtiments, au lieu d`être fastueux et pompeux, sont spacieux, imposants pour être en somme fonctionnels et bien agencés.

Le rayonnement spirituel du Rupertsberg s’éteint à la mort d’Hildegarde, en 1179. Même si l’histoire du Rupertsberg se poursuit à travers des détails intéressants qui nous ont été transmis sur le voisinage conflictuel de la population de Bingen et du monastère, sur sa période de déclin et ses réformes, il n’arrivera, malgré tout, plus jamais à jouer un rôle spirituel. Jusqu’à sa destruction par les Suédois, en 1632, le Rupertsberg, comme beaucoup d’autres couvents de religieuses, fut un établissement où étaient « placées des filles de noble naissance et où l’on appliquait la Règle bénédictine. Le Rupertsberg, en ruine, ne fut plus jamais reconstruit. Le domaine et ses biens resteront propriétés du monastère d’Eibingen, deuxième fondation d’Hildegarde, où un nouvel élan monastique se manifestera, après les troubles de la Guerre de Trente Ans.

Les ruines du monastère serviront dès lors de carrière dont les pierres extraites seront utilisées pour construire les bâtiments des communs tandis que les vestiges de l’église avec abside, pignon, moignons des tours et murs extérieurs impressionneront encore des générations romantiques jusqu’à la fin du 18ième siècle. Après la Sécularisation, le domaine du monastère sera repris par un particulier et la démolition des ruines se poursuivra. Lorsqu’en 1857, pour construire le chemin de fer de la vallée de la Nahe, on fait sauter le rocher sur lequel reposait le reste des tours et du chœur, s’évanouissent les derniers témoins ostensibles du complexe monacal.

L’explosion n’épargnera pas non plus la crypte, située sous le chœur, du moins ce qui en restait à l’époque. Ne survécurent que les parties de l’architecture romane de l’église, incorporées dans des bâtiments d’habitation, de même que cinq arcades intégrées dans les murs de la maison Wuerth actuelle. Selon, des sources, les caves y subirent de nombreuses transformations. Déterminer exactement les parties originaires du 12ième siècle, du moins celles qui pourraient encore exister, exigerait un travail d’investigation minutieux et approfondi. Les pierres de cette cave en voûte, entretenue avec dilection par M. Wuerth et ouverte au public, nous font revivre le long passé mouvementé de ce lieu authentique de la vie de Sainte Hildegarde de Bingen.

 

P. Dr. Josef Krasenbrink OMI +