Dans ses prières prophétiques et surtout dans ses lettres, Hildegarde s’exprime de manière unique et distincte. 390 pièces provenant d’une correspondance volumineuse ont été précieusement conservées jusqu’à nos jours et témoignent de la franchise intrépide de ses préoccupations exprimées en admonestations, de sa bonté naturelle empreinte d’enthousiasme et d’humour, de son engagement personnel et de son influence importante dans le monde politique ainsi que dans les débats religieux. Ses conseils étaient appréciés même s’ils n’étaient pas toujours flatteurs et agréables à entendre. Ses biographes contemporains décrivent de la même manière le ton de ses sermons qu’elle prononça partout, dans les campagnes, sur les places de marchés, d’églises: à Cologne, Trêves, Wurtzbourg et Bamberg, à Siegburg, Eberbach, Hirsau, Zwiefalten et Maulbronn.

Voyager pour une religieuse, au 12ème siècle était non seulement choquant mais il n’était pas rare non plus que le contenu de ses sermons provoque un scandale parmi ses auditeurs. Et pourtant, Hildegarde était tout autre que révolutionnaire. Sa théologie était tout à fait orthodoxe, ses visions suivaient strictement la logique écclésiastique et sa conception de l’être humain correspondait exactement au fondement de la Bible.

Qu’est-ce qui, donc, chez cette femme, pouvait fasciner autant de gens, éterniser son nom «Hildegarde de Bingen» à travers des générations sans qu’il ne prenne une seule ride? Hildegarde était, est un être qui pouvait et peut nous secouer, nous réveiller, une sorte d’épine dans la chair de l’église et du monde. Elle était prophétesse dans le vrai sens du terme : impavide, claire, lucide, investissant jusqu’à ses dernières forces dans sa mission. Jusqu’à la fin, elle resta pionnière de la foi vécue et défenseur de l’amour et de la justice. Comme nous le démontre cette anecdote, peu de temps avant sa mort : Hildegarde avait enseveli, dans le cimetière de son couvent, le corps d’un jeune noble excommunié mais qui, avant de mourir, s’était repenti lors de l’administration des derniers sacrements. Les prélats de l’évêque de Mayence, ignorant la reconversion du noble exigèrent l’exhumation du corps prétextant qu’il ne pouvait être enterré en «terre bénie». Hildegarde s’y opposa et empêcha l’exécution de l’ordre en faisant labourer le cimetière à la charrue, rendant ainsi la sépulture du jeune homme introuvable. Son acte de désobéissance lui vaudra l’imposition de «L’Interdit» frappant, en plein cœur, la communauté de l’abbaye tout entière.

Hildegarde ne pourra plus célébrer le culte de Dieu en public ni recevoir le sacrement de l’eucharistie. Ce n’est qu’après deux ans de lutte acharnée que l’abbesse de Rupertsberg obtiendra la levée de l’Interdit. Elle aura épuisé le reste de ses forces. Hildegarde mourut le 17 septembre 1179. A peine quelques années plus tard, une procédure de canonisation est lancée mais sera très vite abandonnée pour des raisons restées jusqu’ici inconnues. Les évêques allemands essaieront finalement, en 1978, que lui soit conféré le titre de docteur de l’église. Mais même cette démarche restera sans suite. Qu’importe, avec ou sans documents officiels, Hildegarde est devenue depuis longtemps Docteur de l’église. Un très grand nombre de personnes la vénèrent en tant que sainte et partent en pèlerinage, sur ses traces. La renommée d’Hildegarde ne semble nullement avoir vieilli avec le temps. C’est une renommée peu banale qui nous invite à la réflexion personnelle.